Barjols

1963

 

Barjols


Barjols – Première visite 1965

C’était l’été 1965, nous revenions de Provence où nous avions passé de merveilleuses vacances. Vincent et Pascal étaient avec nous, Etienne nous avait rejoint pour quelques jours, au plaisir de tous, et de surprise en surprise, Dietrich Paeffgen et son frère Otto avec Marie-Louise Scherer et Karin Oebel étaient aussi du voyage. Les uns revenant de Sardaigne où DGP. venait d’acheter ses hectares de montagne en bord de mer et les autres des Saintes Marie de la Mer, après de nombreuses tribulations rocambolesques comi-tragiques. 

Nous avions loué une “maison de campagne avec jardin et piscine” d’après l’annonce de l’agence de voyage, à La Ciotat.  Le petit jardin avait du charme, la maison elle, ressemblait plus à une baraque pour travailleurs étrangers qu’à une villa, tant qu’à la piscine… ce n’ était que la citerne pour la réserve d’eau. La première émotion passée, n’en croyant pas nos yeux, et après une visite aux propriétaires, charmants d’ailleurs, naïfs aussi, de bons vieux pêcheurs à la retraite, tout se remit dans l’ordre. C’est une manière de parler car il n’était pas question de trouver une autre location au mois de Juillet, tout étant complet. 

Nos bons vieux nous achetèrent un lit (pour ce Monsieur si bien élevé, bien sûr, il ne disait rien, me laissant seule pour démêler cette situation précaire), puis des couvertures, puis du linge, puis de la vaisselle, tout étant ébréché, des couverts. Ils ne s’arrêtaient plus, c’était presque émouvant.  Les mimosas du jardin, le soleil infatigable, le marché de Provence et l’accent du midi firent que tout devint lumineux. Anton nous faisait la bouillabaisse, la ratatouille, les petites sardines grillées sur un barbecue de fortune, la soupe au pistou pour Marie-Louise et des sabayons pour le plaisir.! Le soir nous allions tous dans un petit bistro en bord de mer déguster des coquillages, des “pieds-paquets” spécialité du coin, pieds de mouton ficelés dans un boyau, un délice, mais il fallait aimer ça, le tout arrosé d’un petit rouge du pays ou d’un blanc des sables…


Etienne inaugura “la piscine” en sautant dedans, suivit de tous. C’était la rigolade, le vieux pêcheur passait nous dire bonjour et parlait à Anton de la guerre de 14 qu’ils avaient fait face à face, ça faisait rire les enfants qui avaient l’habitude de ces rengaines, pour les avoir entendues si souvent, leur père ayant l’âge d’un grand père.  Ce grand-père qui était leur père donc, fit de très beaux tableaux à Marseille toute proche, à Cassis, à Bandol et bien sûr à la Ciotat car il aimait  peindre sur place pour son confort. A l’inverse de la fourmi, il travaillait l’été pour manger l’hiver ! 

La fin des vacances approchait, il fallait rentrer. C’est alors qu’Anton proposa de faire un petit détour par Barjols pour revoir ses amis, les Brunet et surtout le boucher qui lui avait sauvé la vie ainsi qu’à sa famille. Il avait seulement oublié que 23 années s’étaient écoulées entre temps. C’était un phénomène troublant chez lui, cette capacité d’oubli. Ainsi dit, fût fait. Nous nous embarquâmes le cœur joyeux à travers la Provence, les melons de Cavaillon, les pêches de Carpentras, les champs de Lavande, les oliviers, tout y était. C’était donc dans la joie que nous arrivâmes sur la grande place de Barjols, juste devant le café des Brunet. Très décontracté, Anton nous emmena sur la terrasse prendre un pastis. Il nous raconta qu’ils habitaient un tout petit appartement au dessus de ce café et que c’était au-dessus de notre tête qu’il élevait des lapins pour ne pas crever de faim.

Puis nous sommes allés au tabac qui appartenait autrefois aux Brunet. La tabatière nous apprit qu’ils s’étaient retirés et qu’ils habitaient deux maisons plus loin. En route donc vers une vieille porte vermoulue suivie d’un escalier criant à chaque marche comme sous les blessures de l’âge. Anton frappa à la porte, silence, il frappa plus fort, un vieil homme ouvrit et resta muet, derrière lui une femme méfiante apparaissait, le visage froid des femmes mal aimées. 

Ils étaient tous deux éberlués. Anton bronzé, élégant accompagné d’une jeune femme en bermudas, les cuisses nues, deux enfants les suivaient, Vincent avait 16 ans et Pascal 12. Ils ne comprenaient rien à la situation 

Bon gré mal gré, nous entrons. Les questions pleuvent : “que c’est-il passé après leur fuite en 1942 et Brigitte et Mme Rederchett, et ce pauvre Ernst que sont-ils devenus ?  Les deux derniers sont morts et Brigitte mariée à New York. Et les autres là ? demandèrent-ils à Anton”. Il leur raconta brièvement le passé pour sauter sur le présent. Le grand choc pour Mme Brunet quand elle apprit que j’étais la nouvelle femme et la mère de ces beaux enfants et que AR en était le père. Elle ravala péniblement sa salive sous son vieux cou de dindon, elle avait le même âge que AR, son regard se durcit, le pêcher était sous son toit. Tant qu’à Mr. Brunet, c’était l’inverse. Il avait l’air égrillard, l’oeil brillant de ceux qui goûtent encore le plaisir et il était tout heureux de sentir la jeunesse sous son toit. 

Elle sortit une bouteille et des verres sur les ordres du chef et dit à Anton sur un ton agressif :”Alors vous venez chercher vos affaires ?” Il lui répondit :”Mais quelles affaires ?” et elle dit :”celles que vous avez laissées ici, il y en a une pleine cave, les souris commencent à s’y attaquer et j’ai même dit hier à mon mari qu’il serait tant de tout mettre à la poubelle”. Anton resta impassible, il s’en foutait, il ne voulait plus rien savoir du passé. il ne se dérangea même pas pour aller voir. Je crois que si nous n’avions pas été présents il aurait dit aux Brunet, mettez le tout aux ordures. Il aurait été soulagé. 

Les enfants et moi se mirent à courir derrière Madame Brunet vers un hangar hors de la maison. C’était l’aventure, la course au trésor, la découverte. Voilà qu’elle ouvre une porte et en sort des caisses, des cartons à dessin gonflés de gouaches, d’aquarelles, des rouleaux mystérieux, des toiles aux bords déjà grignotés par les souris . C’était la cour des miracles. Chacun y cherchait son trésor. 

Vincent se jeta sur les collections de livres reliés cuir intactes, tout Balzac, Stendhal et beaucoup d’auteurs allemands, des encyclopédie sur les fleurs, les végétaux, des volumes énormes sur les animaux illustrés par Gustave Doré, les livres scolaires d’Ernst Meyer, la seule chose qui par la suite laissa Anton rêveur, des photos prises par Ilse Salberg. Beaucoup d’autres choses dont je ne me souviens plus. 

C’est dans ce chaos que se trouvaient les pastels réalisés au camp des Milles, le pique-nique à Portissol, la Méditerranée, les Plongeurs etc.…  

Anton lui n’avait qu’un désir, revoir le Boucher Lucien Coquillat, qui lui avait sauvé la vie deux fois, d’abord en le fournissant en viande et ensuite en le transportant, lui et le reste de sa famille, cachés dans son camion à viande jusqu’à la frontière Suisse, au risque de sa vie. Entre temps, le boucher était mort. Lui aussi... 


Ils lui montrèrent, accrochée au mûr, une gouache qu’il leur avait offert en 1942. Il avait oublié. Il n’en prit pas compte. Ce n’est que beaucoup plus tard, après sa mort, quand j’ai commencé à me mettre à la recherche de son passé, que j’ai découvert une documentation sur l’origine de cette peinture, Elle avait été faite en 1935/36  à Berlin et représentait un champ de blé doré sous le soleil d’été, un peu Van Gogh comme dira plus tard le docteur de la nouvelle Madame Brunet, mais c’est une autre histoire. 

Nous repartîmes vers Avignon tout excités. Anton ne donna pas de commentaires, ne montra aucune émotion. Sachant aujourd’hui le rôle-clef, tragique, définitif que Barjols a joué pour le cours de son destin, j’ai du mal à accepter ce total désintéressement. Les enfants et moi avions, chacun à des degrés extrêmes, souffert de cette froideur quasi inhumaine, inexplicable. Nous savions également qu’il savait maîtriser ses états d’âme et qu’il ne tolérait aucune démonstration sentimentale. Cette manière d’éradiquer son passé lui donnait sans doute la force de survivre et de revivre une existence nouvelle, libérée de l’ombre de tous ces disparus.

Cette attitude nous aide à mieux comprendre le comportement étrange qu’il a adopté à l’égard de ses propres tableaux, disparus, volés, confisqués dans les musées, interdits par les nazis en tant qu’ART DÈGÈNÈRÈ., représentant son capital artistique sans lequel il ne pouvait être reconnu auprès des initiés, des marchands, des critiques d’art., et donc n’avait plus de moyens d’existence.


Il ne fit aucun effort, aucune démarche sérieuse pour retrouver la trace de son œuvre éparpillée aux quatre coins du monde.

C’est une énigme sans happy-end.



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© Gisèle Räderscheidt