Départ - Peintures de rues

1932-1933

 

Les „Peintures de rues“ – ce sont les peintures à l’huile et les aquarelles de Räderscheidt dans lesquelles des personnages exsangues aux contours noirs et jaunes marchent dans des espaces de rues à la luminosité translucide et qui donnent l’impression de résonner, ou bien semblent être tirés sur des rails géométriques mobiles de la scène architecturale.

Les constructions ont des fenêtres monotones et sombres et forment des couloirs dangereux avec une multitude d’ouvertures cachées et perpétuellement changeantes. Elles semblent guetter les êtres humains qui sont issus de leurs formes caverneuses et qui ont ainsi pu gagner un espace distinct mais nullement naturel.

D’où vient cette impression de guet-apens dans une rue si inerte ? Même une peinture peut contenir une telle charge explosive. Elle est identique à celles que l’on puisse trouver dans la réalité mais surpasse et la peinture et la réalité par sa puissance. Elle rend souvent difficile la distinction entre les deux jusqu’à ne plus savoir laquelle est plus menaçante, plus « réelle » : la rue ou la peinture ?

De telles rues ne sont pas simplement des arrière-plans. Ici, le paysage, la perspective de la rue ne constituent pas, comme dans d’autres peintures, l’environnement naturel, l’arrière-fond neutre des personnages. Les rues de Räderscheidt sont impliquées et ne font plus partie d’une nature à contempler calmement. L’espace qu’elles occupent dans la peinture représente leur visage qui nous regarde exactement de la même manière que le font les figures humaines en mouvement. Il ne faut qu’interpréter correctement ce que l’on voit.

Ici, nous n’avons plus en face de nous simplement une « vue » ; une de ces vues faciles et finies qui rend nos impressions aussi agréables « qu’une image », mais la peinture elle-même nous regarde et nous rend notre regard quand nos yeux se dirigent sur elle. Mais alors on ne découvre rien de facile et de fini : tout est plutôt chaotique, en mouvement, agressif ; la rue et la figure humaine s’allient pour devenir un seul visage figé et tendu qui nous défie et ne s’ouvre que très lentement.

Ainsi réagit une peinture qui ne nous facilite pas l’accès mais consent seulement à nous admettre quand nous avons fait intrusion. Elle s’oppose à nous par sa résistance et par le choc qu’elle provoque et elle nous oblige à renforcer notre regard pour que nous puissions y accéder.

Etroitement lié à ce mouvement de la peinture entière est le fait que sa perspective n’est jamais tout à fait bien définie mais qu’elle ne ressemble pourtant en rien au monde morcelé et sans horizon du constructivisme.

ci-dessous:


1933 Straßenbild I

Öl auf Leinwand 100 x 80 cm

Localisation inconnue


1933 Straßenbild III

Huile sur toile 100 x 80 cm

Localisation inconnue

Strassenbild II 1932 Huile sur toile 100 x 80 cm

Collection privée

Ces peintures montrent de manière encore plus évidente que les gouaches de Räderscheidt l’anonymat des personnages et leur isolement collectif. Des figures humaines rigides, en uniforme, se sont alignées en petits groupes comme si elles se présentaient au rapport et sont figées dans une attente traumatique ; dans une ambiance angoissante que Räderscheidt a su représenter de manière aussi subtile qu’emphatique bien quatre ans avant la peinture célèbre de Richard Oelze, «Die Erwartung » (« L’Attente », 1936, Museum of Modern Art, New York).

 

Depart 33 Straßenbild 100 x 80 cm Huile sur toile

Musée d‘art moderne de la Ville de Paris

Anton Räderscheidt appelé  publiquement à un boycott:














rechts:
Die Strasse 1933
Localisation inconnue

Départ 1933 Aquarell/Gouache
collection privée


ci-dessous:

1932 Männer auf der Straße

Leopold-Hoesch-Museum

L’extrême raffinement et le caractère prophétique de la peinture ne se révèlent que quand on observe de près la position des figures humaines : elles semblent se pencher vers la gauche, mais quand le spectateur adapte son regard pour se mettre à leur niveau, il découvre qu’elles penchent à droite.

La représentation d’une disposition apparemment aléatoire de personnages groupés en petites formations devait s’amplifier à travers différentes variations et culminer dans le thème d’un défilé militaire des « Chemises noires » fascistes devant l’Arc de Constantin, visualisé par Räderscheidt dans sa peinture « Via dei Triomphi » de 1933.

 

La position en biais des figures humaines penchées vers la droite – le signe lapidaire de Räderscheidt pour le fascisme – se reflète dans l’architecture oblique et déboîtée.

La dimension réelle qui a pour la première fois été attribuée aux figures humaines par le fait qu’elles projettent des ombres est annulée par la technique de peinture.

La nouvelle manière de peindre de Räderscheidt est plus naturelle ; elle ne vise plus à créer des illusions mais une surface diffuse, bi-dimensionnelle, en accordant à la couleur sa propre structure. Dans sa composition aussi, la peinture de Räderscheidt est en train de changer. Alors que jusque-là il évitait soigneusement et de manière décisive toute association de mouvement, une impression de dynamique se dégage maintenant par la structure visuelle qui est devenue instable au point de désintégrer, et dont les éléments font toujours partie d’une construction mais ne peuvent plus se soutenir mutuellement.

Dans cette instabilité et dissolution se reflètent la situation personnelle de Räderscheidt et l’état du monde.