Les Milles

1936-1942

 

L’histoire du camp des Milles se décline en trois phases. Ouvert en septembre 1939 dans une tuilerie entre Aix et Marseille, il est d’abord, jusqu’en juin 1940, un camp d’internement de tous les ressortissants autrichiens et allemands qui résident dans le midi de la France. La majorité d’entre eux, ceux que l’armée française considère comme des « sujets ennemis », sont des antinazis, juifs pour beaucoup, qui ont fui le Reich allemand dès 1933. On compte parmi eux des intellectuels, comme William Herzog, ou des artistes, comme Max Ernst et Anton Raederscheidt.

A partir de novembre 1940, sous le régime de Vichy, le camp, passé sous l’autorité du ministère de l’intérieur, devient un camp d’internement pour tous les étrangers, notamment les anciens des Brigades internationales d’Espagne transférés des camps du Sud-Ouest. Certains, parmi eux, ont ensuite eu la possibilité d’émigrer hors de France.

La troisième étape est directement liée à la politique d’extermination nazie. En août et en septembre 1942, avant même l’occupation de la zone libre par les Allemands, plus de 2 500 juifs - hommes, femmes et enfants - sont envoyés par le gouvernement de Vichy du camp des Milles vers Auschwitz, via le camp de Drancy.

Depuis les années 1980, le camp des Milles est sorti peu à peu de l’oubli. En 1992, l’Amicale des déportés d’Auschwitz a obtenu de la SNCF un ancien wagon, semblable à ceux utilisés en 1942, aménagé en lieu de mémoire de la déportation. Un petit bâtiment de la tuilerie, ancien réfectoire des gardiens du camp où se trouvent les peintures murales réalisées par les internés, se visite aussi. Mais le bâtiment central reste inutilisé.

VIEUX DÉMONS

D’un coût estimé à près de 14 millions d’euros, le projet « Mémoire du camp des Milles », en cours de bouclage financier, implique l’Etat, les différentes collectivités locales ainsi que la Fondation pour la mémoire de la Shoah. « Nous avons tout de suite été enthousiastes pour ce projet. Il permet la concrétisation de l’implication française dans la déportation des juifs et des progressistes », indique Alain Hayot, vice-président (PCF) du conseil régional en charge de la culture, qui regrette toutefois une implication de l’Etat « insuffisante ».

Le projet repose « sur un aménagement pédagogique et culturel que n’a encore connu aucun camp d’internement français, explique M. Chouraqui. Nous voulons que les jeunes qui ressortiront d’une visite soient éclairés sur les risques de reproduction des mécanismes à l’oeuvre. »

Il est prévu de faire appel à de multiples procédés (audiovisuels, interactifs, ludiques), destinés à éviter l’académisme ou l’abstraction. « L’expérience prouve que l’émotion sur le passé, l’information historique ou la référence rhétorique aux « leçons de l’histoire » ne suffisent pas ou plus pour reconnaître et combattre les retours des vieux démons du racisme, de l’antisémitisme et de l’intolérance », note M. Chouraqui.

Martine Laronche


La Briquèterie Les Milles


Elle se trouvait en Provence, à Avignon, où elle avait participé à un séminaire de restauration, bien sûr, si le stage avait eut lieu à Montceau-les-Mines, elle n’y serait pas allée, A la fin de ses cours elle devait se rendre à  Evenos, chez les Eulenberg, qui l’avaient gentiment invitée. Elle prit la route en direction de la mer. Le Pont d’Avignon, le Palais des Papes, l’autoroute du Sud enjambant Aix-en-Provence, pour vite sauter à Nice, Toulon, Marseille, La Ciotat, le Haut de Cagnes cachant St. Paul de Vence. A tous ces noms se raccroche un souvenir, le grand carrefour des étés heureux. Il était bien difficile de ne pas évoquer le passé qui l’obsédait et dont elle voulait se détacher à tout prix. Elle croyait avoir tiré un trait à jamais sur son autre vie, celle d’avant. Elle comprenait qu’il fallait se débarrasser du fantôme de cet homme qui avait représenté tout pour elle et l’avait abandonnée, la laissant avec ses  tableaux, son histoire, où elle n’existait pas encore et qu’elle ne connaissait que par ce qu’il avait bien voulu lui en raconter.

Tout en retournant ces pensées, elle arrivait, par la N 8 en direction de Toulon, elle devait bifurquer par Ollioules et prendre une petite route en lacets, qui la mènerait à Evenos. Ses amis y avaient construit une demeure originale, avec piscine , dans les ruines d’un château fort, perché sur le haut d’une colline dominant le mer, d’où l’on pouvait apercevoir le port de Toulon à gauche, et Sanary à droite, à l’horizon. Elle était venue là pour se reposer et prendre du recul. Elle passait son temps à lire et à nager. La maison était vide, ses amis absents, la solitude ne lui allait pas. Elle oublia toutes ses sages résolutions et téléphona à Monsieur Fontaine, professeur à Aix-en-Provence, avec lequel elle avait correspondu cinq ans auparavant. Il semblait très heureux de trouver enfin une personne qui s’intéressa à la cause qu’il défendait depuis des années, sans succès “l’histoire du Camp des Milles «. Il l’invita à déjeuner le mercredi suivant, chez lui, à Aix-en-Provence. Elle quitta Evenos pour rejoindre Aix, à 8o km de là. Elle y arriva, gonflée d’émotion et de curiosité mais aussi de joie, elle repartait, une fois de plus à sa poursuite. Elle descendit à l’hôtel des Termes pour y retenir une chambre. Vieille bâtisse désuète, d’un autre siècle, mélange d’asile de vieillards et de maison de cure faisant, songer à la “Montagne Magique” de Thomas Mann, une atmosphère de ridicule planait, les curistes en peignoirs blancs, s’agitant en tous sens, très affairés puisqu’ils n’avaient rien à faire. Le chef du Personnel était en habit mais il n’y avait pas de douches dans les chambres. Elle laissa sa voiture dans le beau parc, sous les palmiers, et partit à pieds à Loubassane, petite banlieue d’Aix où habitait Mr. Fontaine. Elle grimpa la longue et raide Avenue Paul Cézanne, sur la gauche, dans un grand jardin, elle apercevait, son atelier à travers les arbres.

Il faisait très chaud, c’était le mois de juillet, elle arriva enfin, à midi chez les Fontaine qui l’accueillirent à bras ouverts.  Une amie de la famille était aussi présente, elle habitait à Bad Säckingen, c’était une ancienne élève de Fontaine, elle avait suivit des cours à Aix dans sa jeunesse. Ils s’étaient perdus de vue et elle l’avait retrouvé, grâce à la projection du Film sur la Camp des Milles, présenté par la télévision allemande.

Mr. Fontaine était un homme direct, allant droit au but. Ils ont fait l’échange de leur documentation et il lui exposa les problèmes de survivance du Camp des Milles. Les Milles est une petite bourgade située à 3 km. d’Aix. C’était là, dans une vieille tuilerie, qu’on entassait “l’élite intellectuelle allemande” et les autres réfugiés politiques de toute couleur.

Le camp des milles avait été installé à la hâte, en septembre 1939, à la déclaration de guerre entre la France et l’Allemagne, dans une tuilerie désaffectée. Mr. Fontaine avait interdiction de s’y rendre, de nouveaux propriétaires avaient repris et réactivé la Tuilerie qui était alors en pleine prospérité et sa présence y était indésirable. Il dérangeait trop. Ces derniers ne trouvaient pas à leur goût que les journalistes, les historiens, les familles des victimes reviennent sur les lieux de la honte. La direction avait donc décidé d’abattre les bâtiments qui avaient servi de cantine aux prisonniers et où ceux-ci avaient laissé la trace de leur passage par les fresques ornant toujours les murs, témoins de leur misère. Fontaine, avec les ruses d’un détective, dessina un plan des lieux en expliquant à son amie et à Mme R., comment il fallait procéder pour ne pas attirer la curiosité de la réception, située à la grille d’entrée. Elles ont donc pénétré tranquillement dans la cour, par la grande grille, comme de vulgaires employées, et se sont dirigées vers la droite, comme Fontaine leur avait expliqué, vers le troisième bâtiment devenu menuiserie. Elles tournèrent la poignée de la porte qui ne résista pas et se trouvèrent dans une salle sentant bon le bois. A première vue, elles ne distinguèrent pas les fresques, rongées par l’humidité et par la crasse. Fontaine leur avait expliqué que la sciure de bois est un poison pour les couleurs. Des énormes tas en jonchaient le sol. Elles examinèrent attentivement les murs et découvrirent les restes de ces dessins anonymes, sans pouvoir les identifier. Des textes les illustraient : “Si vos assiettes ne sont pas trop garnies, puissent nos dessins vous calmer !” ou bien : “Aidez-moi, faites la chaîne en me tendant la main.” Très émues, silencieuses, elles se dirigèrent vers la tuilerie où, dans un bruit d’enfer que faisaient les déchets des tuiles cassées ou malformées,  déversées dans la cour par un énorme entonnoir, les assourdissait. Elles marchaient dans la pénombre, enjambant des câbles, sur un sol couvert de poudre rose qui leur collait aux pieds, sous le rire narquois des ouvriers étonnés de voir deux bonnes femmes se baladant dans un tel endroit, et ils disaient dans leur jargon:”Mais d’où qui viennent ceux là.” De grosses poutres soutenaient les toits très bas et c’est alors que la femme de Anton Raederscheidr. s’exclama, c’est bien là ! Elle venait de reconnaître ces constructions  entrelacées qu’elle avait observées sur des pastels de son mari, des années quarante. Anton Raederscheidr ne lui avait  jamais raconté qu’il dessinait dans le camp des Milles. Elle savait,  par reconstruction, au cours de ses recherches , qu’en Suisse, interné au Camp de Magliaso, il avait travaillé pour le chef du camp, faisant le portrait de sa famille, des aquarelles du lac, des décorations dans sa maison personnelle, pour “le gîte et le couvert”…, mais aux Milles, elle ne savait pas vraiment et c’est toujours, par L.F. : qui décrit dans son livre “Der Teufel in Frankreich“  que deux peintres , Anton Raederscheidr. et Max Ernst, quittaient le camp avec leur dessins sous le bras., qu’elle en fut assurée. Alors, son cœur se mit à battre, la sueur coulait dans son dos, l’air était irrespirable, la chaleur étouffante. Un arabe assis sur des gravats, mangeait tranquillement son casse-croûte en écoutant les airs à la mode fusant de son transistor, le regard perdu : Elle arrive «aux catacombes» dont ont tant parlé les rescapés. Un long couloir avec des ouvertures rondes, plus basses qu’une hauteur d’homme, renforcées par des planches, donnait sur les fours où séchaient les tuiles. C’étaient les places chères, les places privilégiées parce que protégées des courants d’air. Au camp tout se monnayait, le marché noir y fleurissait. Elle revoyait  dans ses souvenirs les paillasses, la promiscuité dont parlait R, les drames aussi. Un soir, son voisin Hasenclever, lui demanda un peu de café de sa bouteille Thermos pour avaler ses cachets, le lendemain il le trouva mort sur “sa paillasse”. Il s’était suicidé,

Elles sortirent dans la grande cour de l’usine où se faisait l’appel, l’horloge était toujours là, sur le fronton, celle ou L :F : avait noté dans son carnet : “Die Uhr auf dem Hauptgebäude der Ziegelei zeigte funf Uhr zwei. Ich notiere innerlich, das also die erste Minute nach fùnf am 21 Mai, die letzte minute gewesen war, die ich in Frankreich in Freiheit verbracht hatte.”  Elles marchaient sur les rails des trains qui, autrefois transportaient les tuiles à leur destinataire et c’est aussi ces mêmes trains qui emmenèrent les détenus vers Paris d’où ils étaient rassemblés à Drancy, centre de triage, avant d’être expédiés directement à

Auschwitz, comme ce fut le cas d’ Ernst Mayer, le fils d’Ilse Salberg: Elles se promenèrent sur cet immense chantier, entre les chargements de tuiles roses prêtes à partir, emballées dans des enveloppes plastiques, ornées d´un “poster très invitation au voyage” sur lequel se découpait, sous un ciel toujours bleu, un village provençal aux toits roses, le rose des tuiles des Tuileries de Marseille, TM, les tuiles du Camp des milles. En retrouvant la route sous un soleil radieux, elle se remémorait un texte de Lion Feuchtwanger: „Am nächsten Tag dann fuhren wir ins Lager, in einem Taxi, wir waren unser vier, die morgen nach Les Milles abzugehen hatten, jener Maler R, mein Nachbar, dann sein Sohn (Ernst Meyer), der gerade siebzehn geworden war und also auch daran glauben müßte, dann ich, schließlich der Schriftsteller K., ein Deutscher, der in Spanien auf Seiten der Republik gefochten hatte.“ 1 K. s’appelait Kantorowicz ou Kantor, ami des R. chez qui il avait habité à Sanary en 1939, avec sa femme.  Quand ce quatuor se présenta au camp, le gendarme qui les accueillit était ivre et prenait Feuchtwanger qui avait alors 55 ans pour le fils de R. qui en avait 48 à l’époque. 




Anton Räderscheidt
Camp „les Milles“ Pastellkreide 1940














„Les internés et le verre d‘eau“
1942 Pastellkreide

La gare des Milles où arrivaient les trains contenant les déportés.

Wagon de transport humain.