Lucien Coquillat

 



Lucien Coquillat - le Boucher héroïque


Blanche Brunet ne m’avait pas appris grand chose. Elle m’avait distraite, elle m’avait offert beaucoup de pittoresque mais elle ne pouvait  guère me donner davantage, ne sachant rien des événements qui se jouaient à Barjols en 1942. Elle m’envoya chez le frère d’Emile Brunet, bien plus jeune que ce dernier et qui, d’après elle, devait en savoir davantage. 

Je monte sans conviction, dans un immeuble triste, je sonne, rien ne bouge, je sonne à nouveau, j’entends des pas, et une voix  hésitante derrière la porte demandant qui est là. Je pense qu’ils n’ont pas souvent de visite et encore moins de ce genre. Mon nom ne leur dirait rien, je suis en peine et je lui dis au sujet d’Emil Brunet. La porte s’entrouvre et un petit bonhomme méfiant me jauge et demande timidement à quel sujet je veux le voir. Je débite ma rengaine, il ne me laisse toujours pas rentrer. C’est bien difficile, sur le pas de la porte d’expliquer le but de ma visite. Je lui parle de son frère qui a hébergé AR et sa famille pendant l’occupation. Ces gens là n’aimaient pas qu’on leur rappelle les années 40. Enfin, il me laisse entrer dans la salle à manger où sa femme, avide de nouveauté attend aux aguets. Après leur avoir raconté brièvement le mobile de mes recherches, c’est-à-dire, rencontrer des témoins ayant connu AR, le boucher Coquillat par exemple, qui l’avait aidé à s’échapper. Il m’apprit qu’il était mort depuis longtemps. ils se concertèrent à demi-mot, peureux comme des rats et presque à contre cœur, décidèrent de m’emmener chez Coquillat où sa fille habitait maintenant. 

La femme Brunet qui n’avait dit mot jusque là, sortit de sa torpeur, se mit à gesticuler, hurlant qu’elle ne pouvait pas sortir dans cet état, qu’il fallait qu’elle s’habille, elle n’était pas nue pourtant et Il n’y avait que trois pas à faire pour aller chez le  boucher. Alors la cérémonie commença. 

Elle ouvrit une armoire, le mari ne disait mot. Il devait connaître ce genre de situation après 5o ans de mariage. Elle hésitait, ne savait quelle robe choisir et le mari, retrouvant son rôle, sortit de sa léthargie et prit d’autorité une affreuse robe en soie violette décorée de grosses fleurs rouges et vertes. Elle n’arrivait pas à l’enfiler, elle avait dû grossir depuis le dernier mariage ou la première communion. Sous ses gémissements et devant ma stupéfaction, le mari réussit, cran par cran, à remonter la fermeture éclair jusqu’à l’échancrure du cou. Le succès était total, elle se regarda satisfaite devant sa glace, moi, toujours, inexistante, je ne vis qu’un boudin fleuri. Dans ma fantaisie, je pensais à Félix Krull ouvrant la fermeture de la robe de Madame Houfflet et celle-ci, rouge de plaisir, toute excitée, lui disant , autoritaire et hypocrite : “Sie entblössen mich, kühner Knecht. “. 

La mise en scène allait vers sa fin, le mari tira sur un pli, en tapota un autre, elle chaussa ses souliers vernis, prit son sac à main des années 30 et toute heureuse de mettre son nez dehors et de rompre, ne serait-ce que pour un instant,  la monotonie des jours, s’accrocha au bras de son époux. 

Nous voilà enfin devant la porte des Coquillat. Une vieille maison très féodale, des salles immenses avec des lambris, des boiseries anciennes, des mûrs épais retenant la fraîcheur. L’accueil ne fût pas des plus chaleureux. La fille de Coquillat ne voulait pas se souvenir, elle semblait très mal à l’aise  devant ce trio inattendu,  Sa tante en guignol à 4heures de l’après-midi, un jour de semaine par une chaleur à faire mourir les mouches et moi, l’inconnue ! Elle nous entraîna vers une arrière-cours ombragée, toute fleurie, pleine de vie, une vraie ruche, à peine assise, le pastis était déjà sur la table, j’avais l’impression de sortir du purgatoire et de rentrer dans la luxure.  


Le contraste entre la tante entortillée dans ses fringues du dimanche et la nièce en négligé moitié robe de chambre, moitié blouse de travail où il manquait un bouton, de telle sorte, qu’à chacun de ses mouvements, on voyait dans l’échancrure laissée par le bouton manquant, apparaître son petit slip rose. Tandis qu’elle recousait péniblement ses souvenirs, je n’avais qu’une attente, l’apparition incongrue de ce petit triangle!’ Cette image donnait à la situation, déjà plus qu’insolite, un air égrillard, de voyeurisme, puisqu’elle n’en était pas consciente et que j’étais son seul témoin puisque assise en face d’elle.

Une autre femme était là, la sœur de Coquillat, le regard perdu dans les étoiles,” Elle est un peu fêlée “ déclarait mon hôtesse, tapée si vous préférez. Un homme timide et sans couleur, le dos appuyé au mur, était aussi présent. On ne le présenta pas. Il devait être l’ami de la maison, d’après le ton sur lequel la fille de Coquillat le commandait.. 

Les femmes équeutaient des haricots verts et les projetaient dans d’énormes lessiveuses. L’ami de la maison, a notre venue, reçu l’ordre d’apporter le Pastis et la glace et s’empressa de nous servir, il aimait cette besogne et la renouvela  plus qu’il ne fallait à mon grand avantage, l’alcool diminuant les distances et libérant la parole. 

Lentement la fille Coquillat remontait ses souvenirs et racontait que la mère leur défendait de parler à ces gens là (elle veut dire les Räderscheidt) parce que c’étaient des juifs cachés. Elle et sa sœur allaient à l’école avec Brigitte et que même sa mère avait interdit à leur père de les prendre dans sa voiture” parce qu’il risquait sa vie “ elle disait aussi que cette phrase lui était restée en mémoire” parce que, Madame, on aimait ses parents “  

Tant d’imbécillité m’assourdissait, me vidait les tripes. Elle était intarissable, quand AR a voulu faire le portrait de Coquillat, toujours la mère, le lui a défendu parce que si l’on découvrait ça chez eux on les emprisonnerait. AR a alors proposé que sa femme, Ilse, prennent les trois enfants en photo, Ils partirent tous dans la maison de campagne où les photos se trouvent encore et elle se souvient aussi qu‘il y avait  un dessin de son père qu’elle voudrait bien récupérer. Elle alla chercher une photo de Coquillat, en blouse de travail  et sur la tête un chapeau melon. C’est donc l “Homme au chapeau melon “ qui sauva  Räderscheidt, Il n’y a pas de hasard. 

Et, pour terminer, ils ont hérité de trois torchons en toile de lin,  d’un pardessus que  “ce Monsieur”    avait offert à leur père, dans un si beau tissu” qu’on ne voyait pas par chez nous “. Tout en parlant elle frottait ses doigts machinalement l’un contre l’autre comme si elle en palpait encore l’étoffe. Il y avait même une griffe à l’intérieur dit-elle, avec un nom étranger ! Le père adorait ce manteau et ne le portait que pour les grands jours, jusqu’à sa mort. 

J’étais épuisée, je ne pouvais plus les entendre. Ce racisme, cette haine irréfléchie des gens bêtes et bornés, me faisait sentir que L’” Affaire Dreyfus “  pourrait toujours réapparaître. J’arrêtais donc là mes démarches à Barjols sachant que je ne pourrais rien attendre de ces demeurés. Je n’avais qu’une idée, partir vite, vite, vite, respirer un autre air. 

Je me suis promenée dans cette bourgade imaginant Ilse et Anton y vivant, elle avec toujours ”une sacoche suspendue à son bras”,.disait l’un et ils n’étaient pas habillés comme nous disait l’autre, on voyait bien que ç’étaient des étrangers. Ils ont dû souffrir énormément dans ce trou, pensais-je:.Tout en admirant les fontaines recouvertes de mousse et de l’usure des temps, ressemblant à d’énormes crapauds verdâtres, je regagnais mon hôtel,  “ Le Pont d’or “ abasourdie par tout ce passé qui n’était pas le mien.


La dénonciation.-Barjols Septembre 1942

Quand les gendarmes sont venus les arrêter, dans l’appartement loué par les Brunet, c’est Ernst, le fils d’Ilse Salberg qui leur ouvrit la porte, parlant très bien français, ils les embrouilla dans de longues phrases pour gagner du temps et permettre au reste de la famille de se sauver par une fenêtre donnant sur une cour. Sa mère, sa sœur et AR se réfugièrent chez les Brunet. Il fallait faire vite. Emile Brunet alla chercher son copain Coquillat, qui sans rien dire à sa femme, prit son camion à viande, y cachât les trois fugitifs sous une bâche et les conduit jusqu’aux abords de la frontière Suisse. Ernst fut embarqué pour une troisième fois au camp des Mille d’où il fut dirigé sur Paris au camp de triage de Drancy et de là déporté à Auschwitz. Il n’en revint pas.

A la suite de recherches auprès du département des réfugiés à Berne, je recevais une lettre ainsi conçue : “Herr Hubert Anton Räderscheidt est entré clandestinement Suisse, venant de France, le 7 Septembre1942, à Collonges/sous/ Salève, d’où il fut transféré au camp d’internement d’Eriswil, dans le canton de Berne.“ Ilse Salberg et sa fille Brigitte furent réciproquement dirigées vers un autre camp réservé aux femmes, le couple n’étant pas légitime. Ce fut le début d’une longue et douloureuse séparation.